Page 18 - Claire-de-Chavagnac-Brugnon
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Prégnance
Ainsi, l’espace se révèle dans sa profondeur temporelle, dans une durée qui est pensée, plus que mesurée, pour se combiner au futur : « On apprend cette façon particulière de progresser qui consiste à retourner à l’antérieur, d’où procède ce qui est à venir. »3 Cette expérience de l’arrière4, dans le temps et dans l’espace, nous reconduit au commencement de l’image, au lieu de sa cosmogénèse qui s’incarne au présent, dans la vision, et nous conduit vers le « devenir-lieu » de l’image, ce « déjà là mais, pas encore », dans une région intermédiaire entre ciel et terre, eau et atmosphère, visible et invisible.
« Tous les chemins se rencontrent dans l’œil, en un point de jonction d’où ils se convertissent en Forme pour aboutir à la synthèse du regard extérieur et de la vision intérieure. »5
La valeur lumineuse de la couleur émane de l’espace de représentation qu’elle dilate et fait basculer dans l’abstraction. Elle s’ouvre sur un vide qui se forme au-devant de l’image. En Chine, le vide ménagé dans la peinture traduit le mystère de la création qui est mouvement, cosmogénèse sur laquelle repose le devenir.
Ainsi, l’artiste parcourt à rebours la création afin d’en retrouver le mouvement originel, sa pulsation.
« (Dans la peinture chinoise) le Vide n’est pas présence inerte (...) il est parcouru par des souffles reliant le monde visible à un monde invisible. (...) (Il) permet le processus d’intériorisation et de transformation par lequel toute chose réalise son même et son autre, et par là, atteint la totalité.»6
L’éclat de la couleur au-devant de l’image nous touche à distance, tel un souffle qui nous effleure et que l’on respire. Il nous invite à « marcher dans la couleur »7, à suivre les pas de Claire dans sa traversée d’espaces indéterminés : déserts ocre rouge (Australie), région entre eau et atmosphère (Bretagne) ou déserts blancs des lacs gelés (mer baltique).
Ces étendues vides sont autant de lieux désertés s’ouvrant sur le « devenir-sensible » de l’image qui se réalise dans cet avènement coloré, entre présence et absence : l’émanation lumineuse de la toile, ici et maintenant, fait écho au lointain des couleurs, à cette expérience passée de la traversée qui s’actualise dans cette plongée vers le pré-temporel, lieu indéterminé de la création dont l’aura constitue l’indice d’une imminente épiphanie.
3 Paul Klee, Op. Cit., p.49.
4 Auquel Yves Bonnefoy donne le nom « d’arrière-pays » dans lequel « personne n’y marcherait comme sur terre
étrangère. » L’auteur cite ici Plotin in Yves Bonnefoy, L’arrière-pays, Ed. Skira, Genève, 1972, Ed. Gallimard, Coll. Poésie, Paris, 1992, p.7.
5 Paul Klee, Op. Cit., p.46.
6 François Cheng, Vide et plein, Le langage pictural chinois, Ed. Seuil, Coll. Essais, Paris, 1991, p.47-48.
7 En référence à l’ouvrage de Georges Didi-Huberman, L’homme qui marchait dans la couleur, Ed. Minuit, Paris, 2001.
Brume à St Efflam, 2018 Pigments et liant sur toile 89 x 116 cm



















































































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