Page 20 - Claire-de-Chavagnac-Brugnon
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18.
Blancs
Blanc-lumière, lacs gelés, nappes d’eau salée, déserts blancs...
Les blancs chez Claire ne le sont jamais tout à fait. Ils oscillent entre le rose, l’ocre, le bleu, reflets de l’atmosphère qui les entoure et dont ils donnent la température.
Température d’un blanc impur qui filtre la lumière du lieu d’exposition.
Lumière qui refait surface depuis le fond de la toile qui la réverbère, la difracte, la transforme, la transfigure pour que soit restituée dans l’œil de celui qui regarde une lumière Autre, qui le rend présent à l’image.
Le regard passe au travers de la matière picturale, scrute les interstices qui nous amènent à « entrer dans l’image », à se projeter dans cet espace à la fois sensible et abstrait, de façon à nous immerger dans un environnement lumineux, enveloppant et sonore.
Blanc-murmure qui laisse entendre le crissement du sel ou celui de la glace sous nos pas, le bruissement du vent sur lequel s’ouvre le silence du désert, celui de l’air que l’on respire, impalpable mais tactile.
Les lignes que Claire fait apparaître dans sa peinture sont autant de lignes d’écriture que de partitions. Elles participent à un même fond : celui de la texture de la toile qui se mêle à l’imaginaire du réel et qui fleurit à la surface, comme l’efflorescence du sel à la surface de l’eau.
Scansions, lésions, scarifications, ces lignes participent aux échanges entre le dedans et le dehors, entre le passé et le présent. Dans sa remontée, la couleur qui afflue par capillarité se mélange au blanc qui vire et se teinte d’infinies nuances. Cette transformation du blanc qui devient couleur procède, par mélange, à une transsubstantiation de la matière. Par contact avec l’air qui circule au- devant de la toile, la couleur ranime le paysage comme le souffle de l’haleine se réchauffe au contact du coeur.13
« (...) c’est un nouveau type d’être, un être de porosité, de prégnance ou de généralité, et celui devant qui s’ouvre l’horizon y est pris, englobé. Son corps et les lointains participent à une même corporéité ou visibilité en général, qui règne entre eux et lui, et même par-delà l’horizon, en deçà de sa peau, jusqu’au fond de l’être.»14
Si Claire superpose d’infimes couches de peinture sur lesquelles elle revient sans cesse par de multiples opérations qui combinent le geste et la vision, le motif de ses toiles tend vers un certain dépouillement de la forme et de la matière absorbée par le support. Cette dématérialisation de la peinture qui se retire de la surface de la toile pour s’y abstraire tend vers sa disparition. Suivant ce processus d’évidement, qui s’apparente à une inspiration, la peinture s’absente d’elle-même et s’ouvre à la reconnaissance par l’Autre de l’image en soi.
Christine Enrègle, mars 2019






















































































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