Page 8 - Claire-de-Chavagnac-Brugnon
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brume, le reflet sur le clapotis de l’eau, la bande de sable avec ses ondulations creusées par le retrait de la mer ou la terre à peine visible qui monte rejoindre le ciel dans une ambiance ouatée tout en restant dans la non représentation littérale. Ces œuvres sont faites de très peu, mais la construction graphique minutieuse et le dosage du liquide coloré plus ou moins aqueux qui imbibe la toile au passage du spalter, nécessitent la juste maîtrise du geste.
A l’inverse de mon travail d’il y a plusieurs années où je déroulais sur la ligne un graphisme coloré au fur et à mesure du déroulement de ma déambulation mentale dans le souvenir relaté, aujourd’hui l’élaboration de l’œuvre suit un protocole préalablement établi qui donne les rythmes, les silences, la « musique » à chaque étape de la construction des trames successives. Ce processus crée une distanciation d’avec le sujet sans pour autant s’en éloigner. Le déroulement peut ensuite être bouleversé en fonction de la part d’irrégularité, voir d’accident, accueillie comme inhérent au processus. La remise en question de l’ensemble au cours de l’action offre un espace de spontanéité qui permettra l’incarnation dans la matière. Plus l’œuvre va vers l’épure, plus le détail le plus infime soit-il fera vibrer l’ensemble, la vie naissant de ces petites imperfections. Je retrouve aujourd’hui ces phrases qui illustrent assez bien mon état d’esprit en abordant ces travaux dans L’art de la résonance de Lee Ufan : « L’arrangement ordonné de la surface n’est qu’une conséquence superficielle... Le pinceau concret compose (alors) des cellules volontaires et des existences conscientes. Chaque trait du pinceau emmagasine une énergie utile, c’est un corps vivant, qui a été poli et aiguisé. il naît dans un équilibre réciproque, dans le rythme et la respiration. c’est pourquoi la surface picturale... fait ressentir le mouvement de la vie ... »1
Dans ce travail sur la mémoire plusieurs strates se superposent et créent une nouvelle image qui se détache de son point de départ. Elle en propose une nouvelle forme et en devient la nouvelle réalité. Etel Adnan écrit dans son recueil Sea and Fog : « To be in the fog is to be in a state of suspension. What’s true is then not true ; the mind’s liberation. Beyond anti-matter, more matter or more spirit ? »2 (« Etre dans le brouillard c’est être en état de suspension. Ce qui est réel n’est alors pas réel ; Libération de esprit. Au-delà de l’antimatière, plus matière, plus d’esprit ? ») Peut-être en réaction aux arts de démonstration, je cherche l’œuvre claire, intimiste et sensible qui passe par l’œil et la main. Capter un instant de vie devient le moteur de tout mon travail dans la richesse d’une vibration, onde presque imperceptible dans mon chemin de vie.
Qu’est-ce que le regardeur va faire de l’image ? L’objet doit permettre à l’émotion de se libérer au- delà de ses limites. Denis Hirson écrit dans, Claire de Chavagnac-Brugnon, La mémoire sans mot : « Ce qui importe, pourtant, ce n’est pas l’origine mais le jeu des couleurs, le rythme des signes, leur ricochet sur le regard et l’ouïe du présent. Chaque empreinte est tour à tour la traduction du souvenir en lumière, de la lumière en pigment, du pigment en écriture musicale. »3
Claire de Chavagnac-Brugnon, février 2019
1 Lee Ufan « L'art de la résonance », Ed écrits d'artistes, Beaux-Arts de Paris édition, p 256
2 Etel Adnan, Sea and Fog, Nightboat Books, Callocoon, New York ,second printing 2013, p70 3 Claire de Chavagnac-Brugnon, La Texture du Temps, Intro Denis Hirson, Ed Lelivred’art 2014



























































































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